COURAGE DE CHOISIR

Paul MBA ABESSOLE

LE COURAGE DE CHOISIR

LETTRE A TOUS.

Je ne parcours ni les quartiers, ni le pays, ces derniers temps. Beaucoup se demandent ce que je pense, parce que je ne m’exprime guère dans la presse. Je laisse cela à d’autres qui se targuent d’être des opposants aujourd’hui alors qu’ils ont participé activement au pillage de notre pays et n’ont usé de leur intelligence que pour empêcher le Gabon d’avancer. Ils savent ce qu’ils ont fait, on ne peut pas se mentir à soi-même. On peut jouer la comédie, mais personne n’est dupe, depuis les adultes jusqu’aux jeunes qu’à tort on croit ignorants.

J’ai choisi de garder le silence non par désintérêt de ce qui se passe, mais pour écrire sur certains sujets que j’estime importants et sur lesquels d’ailleurs j’ai donné un avis, dans le passé. Malheureusement, les mots se sont envolés ; ceux qui m’ont écouté, pendant des années, les ont oubliés. Je regrette de n’avoir pas décidé d’écrire plus tôt, car si je l’avais fait, on ne se demanderait pas ce que je pense aujourd’hui. Je crois avoir pourtant répété les mêmes idées, les mêmes convictions, depuis plus de vingt ans.

Des ragots me parviennent. Certains relèvent de l’intoxication, d’autres de la haine gratuite et des mensonges flagrants. J’entends dire que Mba-Abessole fait des voltes face. Les mots français n’ont plus de sens dans notre pays. Qu’on me dise : entre celui qui pilote une pirogue et qui évite les vagues pour que celle-ci ne chavire pas, tout en restant dans son embarcation et celui qui quitte sa pirogue pour aller dans une autre, lequel des deux est changeant ? C’est bien celui qui quitte sa pirogue pour monter dans une autre ! Il y laisse les passagers à la merci des flots. Je m’étonne que certains se disent « garçons » alors qu’ils ont déserté leur parti politique. Je ne sache pas qu’on ait déjà entendu dire que Mba-Abessole a changé de parti politique. Mon parti, à travers les vingt dernières années, est resté sur sa ligne idéologique. Il défend toujours les mêmes idées sur l’homme, l’éducation, la santé, l’organisation des élections et son ambition pour le Gabon.

Qui a fait volte face ? Paul Mba-Abessole ou celui qui, naguère, disait que l’école cadeau était impossible et qui la trouve possible aujourd’hui ? Je trouve dans tout cela des vociférations de corrompus, de prostitués et de dépressifs ! Je voudrais mener de vrais débats sur le Gabon. Je défie quiconque de parler d’un programme pour le Gabon, aujourd’hui, sans rejoindre tout de suite les idées de Paul Mba-Abessole. Ceux qui nous ont quittés, au lieu de dire qu’ils avaient faim et qu’ils voulaient aller manger ailleurs, nous parlent de changement d’orientation du parti. De quel changement s’agit-il ? Personne n’est naïf. J’affirme qu’ils ont touché de l’argent pour quitter Mba-Abessole. Mais ils ne savaient pas que quand on trahit un innocent, il y a toujours un témoin secret qui voit et enregistre le contenu de l’enveloppe. J’en connais de mes faux amis qui ont tout perdu à cause de leur bêtise avec des escrocs, envoyés dans leurs pattes par nos adversaires. Ces derniers leur ayant promis de les rendre milliardaires, ils ont stupidement dilapidé les biens qu’ils avaient eus grâce au Rassemblement. N’est-ce pas, Monsieur… ? On ne se moque pas impunément du Rassemblement Pour le Gabon ! Celui qui veut faire la polémique, qu’il sache que je suis capable d’en faire. Mes trente ans de lutte m’ont de connaître les uns et les autres. J’ai des choses à dire. Bref, le temps de la polémique sévère viendra, si on veut l’engager avec moi. J’ai mes dossiers, résultats de plus de trente ans d’investigation. J’ai eu des informations de tous les contacts que j’ai eus avec les uns et les autres. J’ai aussi beaucoup de renseignements que je tiens d’Omar Bongo Ondimba. Je sais qui faisait quoi, qui était dans la nasse d’Omar, qui était respectable ou pas. Celui qui dégainera doit savoir qu’il sera face à mille soldats. Bref, le but de ce message n’est pas la controverse, mais la clarification de certaines choses pour les jeunes à qui on raconte n’importe quoi. Il le faut, car les lâches et les traîtres d’hier se présentent aujourd’hui comme des héros devant les jeunes parce que ces derniers ne savent pas ce qui s’est passé depuis 1946.

Pour l’instant, je voudrais parler sereinement avec celui qui veut bien avoir la gentillesse de me lire. Je me permets d’adopter un ton intimiste. Mon âge me le permet, n’est-ce pas ? Tu t’appelles Sébastien, Hélène, Omar, Aminata ou Mevengo. Je t’invite à la plage pour nous asseoir sur un banc face au Restaurant « Le Phare du large ». Tiens, les bancs sont peints en bleu marine sur décision du maire Jean-François Ntoutoume Emane de la tribu Essanang. Il a choisi cette couleur probablement parce qu’il est né près de la mer à travers laquelle il voit Libreville. Une façon d’exprimer sa nostalgie des chants des piroguiers Essanang, Ebifil, Essissis, Yendjü, traversant, au rythme de leurs pagaies, l’Estuaire à partir de Metekmavi, Chinchoua, Nyonye, Bissobinam, Atondossimba, Mekokmebon et Mfoulenzem. Quand j’étais à la tête de la Mairie de Libreville, j’avais, moi, demandé de les peindre en bleu ciel, parce que je voulais qu’on voie Libreville à travers ce bleu. Je voulais que notre Capitale brille, dans le ciel, comme une étoile et que tout le monde l’aime, comme Owoula Nzame aimait Elombanyame.

Je souhaite que notre entretien se fasse dans la décontraction. Pour cela, situons-nous au-delà des préjugés et des on-dit qui nous empêchent de parvenir à la vérité, laquelle vérité, seule, nous permet de prendre de bonnes décisions. Nous transgresserons des tabous, s’il le faut, nous devons avancer. Chacun de nous se présentera d’abord, fera connaître son histoire personnelle, car on ne peut pas parler valablement de notre histoire nationale si nous ne connaissons pas notre histoire personnelle. Je n’aime pas avoir affaire à des gens qui vivent dans la peur permanente de voir dévoilées leurs turpitudes. Je commence. Puis tu feras comme moi et ensuite nous engagerons le dialogue.

Je m’appelle Paul MBA-ABESSOLE. Un nom dont beaucoup ont fait un programme politique. Pour eux, plus ils l’auront sali, plus ils vont faire avancer le Gabon ! Fort heureusement les fils de la lumière sont là pour témoigner. Il faut savoir qu’aucun de ceux qui ont participé à l’avilissement du Gabon ne peut aimer mon discours ni entendre parler de moi. Je suis né, le 9 octobre 1939. Comme tu peux le constater, je suis dans mes soixante onzième années. Je n’ai pas encore l’âge d’Abraham qui avait cent ans, lorsque Dieu lui a promis un enfant. Abraham « se dit en lui-même - Un homme naîtrait-il d’un homme de cent ans - ? » (Gn 17, 17). Tu vois donc qu’un homme de Soixante dix ans a toujours de l’avenir. Tiens une petite ouverture cabalistique, pas compliquée : 70, en hébreu, est représenté par « ayin », seizième lettre de l’alphabet hébraïque. Ayin veut dire « œil » et « source », et 71 = 70 (ayin) + 1 (aleph). Interprétons : l’œil de l’unité ou la source de l’unité. Je suis donc à l’âge où on doit être fédérateur des différences. Concluons : je dois être la lumière qui éclaire et la source qui désaltère. Amusant, n’est-ce pas ? Je suis né dans un village qui s’appelait Nyungako II. Ce nom est, en réalité, composé du nom « nyung = arc-en-ciel) et du verbe « e kohobe = s’arc-bouter ». Le nom signifie donc le village où « l’arc-en- ciel est arc-bouté », et ce village était le deuxième qui portait ce nom dans le troisième canton du Como Kango. Dans le même ordre d’idée, le chiffre deux est représenté par la lettre « beit (b) = maison ». Je n’insiste pas, je veux te montrer simplement que je me suis efforcé d’approfondir mes connaissances sur moi-même. Et tout cela a une relation avec ce qu’on m’avait dit - et dont je me souviens encore -, à mon initiation au Melan, l’initiation par excellence chez les fang. Avant d’aller à l’école coloniale, j’ai appris à lire la langue fang avec mon père qui était catéchiste. Je lis et écris le fang couramment. A cela, j’ai ajouté mes études de linguistique avec spécialisation dans les langues africaines dont la méthode d’étude est spéciale. La méthode de Saussure est inopérante pour ces langues.

J’ai complété ma formation multidimensionnelle à l’université symbolique que j’appelle « Université d’Akaméssatouck ». J’ai eu comme maîtres : Manfred Mendame Ndong, de Keng-akok (G9), Jean-Baptiste Mebiame de Sougoudzapville(G9), Emmanuel Mba Allogo de Bolossoville (G9), Paul Avine Minso de Ndzengayong (G6), Martine Mendome d’Andock (G6), Matthias Awong d’Abenelang (G6), Albert Metembe de Nsia (G6), Léon Anzele de Makokou (G6), Vincent de Paul Nyonda de Fougamou (G4), Jules Sandoungout de Franceville (G2), Gabriel Evoung de Ntsengkele G6), Victor Mendume de Messè (G6), Gabriel Beko d’Ayulmebang (G6), Paul Ndong Minko de Nzafieng (G6), Raphaël Obame de Bissobinlam (G6), Nkoghe-Obiang de Nzamalighe (G1), Paul Ntoma de Toulon (G9) Boussougou de Mocabe (G5), Ferdinand Moundounga de Moabi (G5) Thérèse Zémo Zang d’Angone (G9), Luc Oye de Nkang (G9), Yves Evouna de Mbenga (G9), Casimir Menye d’Afon (G9), Raphaël Essaba de Sam (G9), Mgr François Ndong de Libreville (G1), Mgr Cyriaque Obamba de Lambaréné (G3), Mgr Félicien Makouaka de Dibwangui (G4), Mgr André-Fernand Anguilè de Libreville (G1), Jean-Hilaire Aubame de Libreville (G1), Albert-Bernard Omar Bongo Ondimba de Bongoville (G2), les Mères Maria Pia de Libreville (G1), Cécilia de Libreville(G1), Clementia de Lambaréné (G3), les Abbés Charles Aboghe Mba d’Engongom (G3), Aloyse Eyeang Mintsa d’Andock Foula (G1), Joseph Mintsa d’Angone (G9).

J’ai appris à connaître en profondeur les membres de ma famille. J’ai obtenu un certain nombre d’informations sur chacun d’eux. Je sais qui est véritablement de mon clan, de ma tribu. Je connais les enfants légitimes, adoptés et adultérins ; j’ai été informé sur les circonstances de la naissance d’un bon nombre d’entre eux. Mais malgré cela, dans ma famille, personne ne regarde l’autre de haut. Nous avons reçu la même éducation qui nous a socialisés. Et nous nous regardons comme des frères égaux.

Tu pourrais croire que je cherche à me surfaire. Pas du tout. Se surfaire ne change rien de ce qu’on est. La vérité, c’est la vérité, le reste n’est qu’habillage. Je continue encore un peu. Mon grand-père était un guerrier. Ce disant, j’affirme qu’il a tué d’autres êtres humains, sinon on n’aurait pas dit qu’il était guerrier. Ce que je dis de lui vaut aussi pour mes oncles Effack qui étaient de grands guerriers. Lui et eux étaient des tueurs d’hommes. Et l’on doit savoir que quiconque entre dans l’armée devient un tueur d’hommes en puissance, sinon, il ne serait pas soldat. On sait que, durant les guerres, on tue et torture souvent injustement. Mais il existe un accord tacite que tout le monde accepte. Je ne condamne pas la guerre a priori, mais je sais qu’il est difficile d’en établir rationnellement la légalité et la légitimité.

J’ai fait des études pour devenir prêtre dans l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, en sachant bien qu’au cours de son histoire ancienne et contemporaine elle n’a pas toujours été une communauté d’amour, que ses serviteurs, depuis le sommet de la hiérarchie jusqu’à sa base, n’ont pas toujours été des exemples. Je dois dire que je n’attendais pas d’eux qu’ils soient mes modèles, une fois devenu adulte par mes études. J’ai compris très tôt qu’un seul est modèle, c’est Jésus Christ. Ni les Papes, ni les Evêques, ni les prêtres ne sont des saints ou plutôt si, mais ils ne le sont que dans la mesure où Dieu leur a pardonné leurs péchés. Un saint n’est pas celui qui ne fait pas de péchés, mais celui à qui Dieu a pardonné ses péchés. Les critiques que l’on peut adresser à l’Eglise catholique ou à ses serviteurs n’ébranlent nullement ma foi, et je ne ferais brûler personne à cause de cela. Je crois être un homme libre. Mais j’ai des arguments – je m’y suis préparé pendant des années- pour répondre à nombre de critiques fondées et infondées contre cette Eglise. Il faut savoir défendre sa mère, même quand elle a tort. Un avocat ne défend pas un criminel, mais l’être humain qui est dans un criminel. Je m’arrête là et te laisse te présenter aussi. Présente-toi, comme je l’ai fait. Dis-moi ce qui fait ta vérité. Tu me dis ce que tu veux. L’essentiel pour moi est de savoir que tu as compris l’importance de ton histoire personnelle qui doit être le support de notre histoire commune du Gabon. Cet exercice que je te demande est nécessaire pour chaque gabonais. Si tu le fais bien, tu seras en mesure de discuter avec tout le monde sans complexe. Dis-toi à toi-même ce que tu es, base de ton devenir.

Tu es :

kota, mahongwe, saké, dambomo, o yemua !

punu, gui sir, merambugha !

ndzèbi, aduma, o masohogha !

téké-obamba, wè manizuga !

orungu, nkomi, galwa : mboloani !

pubvi, o matumgha !

tsogo, apindji : bokayé (o timoya) !

vili, lumbu, wandji, varama, kanangui, okandé, simba, bongom,

akele, bakwele, batwa, sekiani, vungu, mbolo !

haoussa, sanu!

fang, makina, mbaba kire !

Que ceux que je n’ai pas cités me pardonnent. Ils sont aussi bien présents dans mon cœur. Ce que je souhaite, c’est que chacun garde et entretienne sa langue maternelle. La langue maternelle est celle qui protège, ouvre le monde à nous, nous donne le statut de citoyen. C’est elle aussi qui est notre première source de connaissances. Chacune d’elles véhicule pour nous, depuis des siècles, des savoirs que nous devons redécouvrir. Si une seule disparaît, ce serait avec son monde des savoirs. Une véritable catastrophe pour nous !

A toi, la parole. Dis-moi ce dont tu n’as pas honte. Mais, après, tu te diras à toi-même tes origines. N’aie pas peur de te dire la vérité, pour te libérer. Le nom de ton père géniteur, adoptif ; si tu es un enfant adultérin, illégitime ou incestueux, avoue-le à toi-même. Ce sont des choses que nos communautés culturelles connaissent depuis longtemps Si tu es né de quelqu’un qui n’est pas bien, accepte-le, même s’il t’a abandonné. Le nom de ta mère ? Tu dois savoir comment elle t’a eu ; était-elle mariée ou pas ? Est-elle ou était-elle péripatéticienne ? Ce que je te demande, c’est un bain psychologique. Continue à te poser des questions toi-même afin que tu sois un homme ou une femme. Tu sais, j’ai fouillé dans la vie de mon père que j’ai fini par savoir qu’il était né dans la forêt où mes grands-parents avaient fui à l’annonce de la guerre de 1914-1918. C’est pour cela que mon village actuel s’appelle « Ayeme-Agoula, Pont Central-la forêt »… Bien. Je t’ai écouté attentivement. Je pense que tu t’es libéré. Ainsi après nos deux présentations, nous pouvons, pour avancer, aborder = quatre = sujets sensibles qui empoisonnent nos existences : « Tout sauf le fang, le népotisme, le tribalisme et le sectarisme politique ».

D’abord, le slogan dévastateur « Tout sauf le fang ». Nous devons en rendre le débat public, il faut en finir une fois pour toutes. Que les fang en discutent entre eux, les non fang entre eux et ensemble les fang et les non fang. Ce slogan était murmuré, il y a quelques années ; personne n’y faisait attention. Aujourd’hui, il a pris de l’ampleur. On en parle de plus en plus ouvertement, sans gêne. Il s’est transformé, à l’heure actuelle, chez certains, en une sorte de haine viscérale, tellement forte qu’elle ne permet plus une discussion sereine. Nous ne pouvons pas en rester là. Il faut débattre avant qu’il ne soit trop tard. L’avenir de notre pays en dépend. Nous nous trouvons devant une sorte de nazisme, idéologie d’un parti politique fondé en Allemagne en 1920. Cette vision divisait hiérarchiquement l’espèce humaine en races, au sommet de laquelle se situait la « race aryenne ». Je ne veux pas rapporter ici tout ce que j’ai pu entendre à ce sujet. Inouï ! Le principe du nazisme est de s’opposer à quelqu’un, de l’exclure socialement, politiquement, économiquement parce qu’il appartient à une autre race, à une autre religion, sans tenir aucun compte de ses compétences, du fait qu’il est un être humain comme nous. Cela se ressent dans tout le pays. Chacun se replie chez soi. C’est pire qu’un simple repli identitaire où un groupe se recroqueville sur lui-même pour défendre sa spécificité menacée par d’autres.

Tu es peut-être partisan de ce slogan. C’est ton droit, mais il faut que tu le déclares publiquement et que tu donnes tes arguments que je ne condamne pas a priori ; il faut discuter. En attendant, je te dis qu’on ne peut pas exclure presque 40% de la population des postes de responsabilité sans arguments valables. Si c’est par simple peur, sans raison, je dis que tu peux t’en libérer. Tu as été en pays fang comme fonctionnaire, tu sais combien ils t’ont bien reçu et combien ils t’ont honoré dans tes fonctions. Je n’ai jamais entendu dire par un non fang qu’il avait été maltraité dans ses fonctions en pays fang. Qu’attendais-tu des fang qu’ils ne t’ont pas donné ? A partir du moment où tu n’as aucune raison valable de haïr quelqu’un, tu dois changer d’attitude vis-à-vis de lui, sinon tu te fais du mal à toi-même et à tes enfants. Et même si tu as des raisons valables, tu ne peux pas couvrir un groupe humain d’opprobre à cause des manques de certains de ses membres. Chacun doit être responsable de ses actes. Personne ne doit subir les conséquences des actes posés par d’autres.

Je t’ai écouté attentivement, mais tu ne m’as pas donné un argument convaincant. Moi, je vais t’en donner un à partir duquel je souhaite qu’on engage une réflexion nationale pour arriver à une réconciliation. Le vrai problème est celui des enfants que les fang ont abandonnés dans le sud du Gabon. Imagine-toi : tous les fonctionnaires fang qui ont travaillé, dans le sud du Gabon, y ont laissé, chacun, au moins deux enfants, depuis cinquante ans. Cela fait un bon nombre, tu en conviens. Ces enfants savent qu’ils sont nés des fang, leurs mamans le leur ont dit. On devine l’état psychologique d’une femme abandonnée, avec un ou plusieurs enfants. Parce que frustrée, elle en veut nécessairement à l’homme qui l’a abandonnée. De plus, elle inscrit cette haine dans le cœur de ses enfants. Ces derniers, pour bon nombre, intelligents, ont fait de grandes études et occupent, aujourd’hui, de hauts postes dans l’administration. Frustrés comme leurs mamans, ils ne peuvent qu’être contre leurs pères fang défaillants et, par conséquent, déversent ce ressentiment sur tous les fang qui, à leurs yeux sont mauvais, méchants, arrogants.

Quelle solution proposer ? Simple, pour moi. Il faut que les fang qui ont laissé des enfants dans le sud du Gabon les retrouvent, les reconnaissent pour qu’on en fasse un inventaire complet. Les enfants eux-mêmes peuvent se déclarer si leurs mamans sont mortes. Le premier devoir est de reconnaître, ensuite procéder à une indemnisation symbolique afin de réconcilier les familles. Ainsi mettrons-nous fin à tous les ressentiments que nous connaissons. L’Etat, à mon avis, doit apporter sa contribution pour arriver à cette réconciliation générale.

Ensuite le népotisme. Il vient du latin « nepos, tis » et désigne, de nos jours et par extension, une pratique qui, pour un responsable élu, haut fonctionnaire, notable, dirigeant d’entreprise, consiste à distribuer des honneurs, des avantages ou des postes, à des membres de sa famille, à des amis ou à des proches plutôt qu’aux personnes qui y ont droit ou qui sont les plus compétentes. Cette pratique est malheureusement généralisée chez nous. On voit, à certaines fonctions, dans l’administration, des hommes et des femmes qui, manifestement, ne sont pas à même de les assumer. Naturellement, pour cacher leur incompétence, ils sont arrogants et n’acceptent aucune remarque, aucune proposition des collaborateurs. Les résultats de cette pratique sont évidents : une administration incompétente, inefficace, paresseuse. A cause d’elle, l’Etat est bloqué en bien des points.

Troisièmement, le tribalisme. Il est basé sur une organisation de la société fondée sur l’appartenance des individus à des clans ou à des communautés culturelles. Je constate qu’il a gagné du terrain, malgré les déclarations des uns et des autres sur le mal que cette pratique fait à notre pays. On accuse naturellement les autres d’être tribalistes, mais on ne l’est pas soi-même. Certains comportements par rapport à ce mal donnent une impression de résignation.

Il me vient à l’esprit un témoignage d’une jeune fille à la recherche d’un emploi, après de bonnes études à l’étranger. Elle s’est présentée à un directeur des ressources humaines dans un secteur d’activité. Ce fonctionnaire, d’une autre communauté culturelle qu’elle, sans la moindre gêne, a dit à la jeune fille – Pourquoi te présentes-tu à moi au lieu d’aller vers tes frères d’ethnie ? La pauvre a été sidérée de cette réponse aussi irresponsable que saugrenue. On peut imaginer tout ce qu’elle a pu penser de notre administration et du groupe culturel de ce fonctionnaire. On peut multiplier des témoignages semblables dans tous les secteurs d’activité de notre pays.

Enfin le sectarisme politique. Nous vivons un sectarisme politique sans précédent. On voit tout à travers les partis politiques ; les hommes et les femmes, dans notre pays, n’ont plus de personnalité, on les identifie tous à des partis politiques qui, de ce fait, se sont transformés en véritables prisons. La vraie identité d’un individu, ce n’est plus son nom, sa date de naissance, les noms de ses parents et sa profession, mais l’appartenance ou non à un parti politique. C’est en fonction de cette appartenance que tu es agréé.

Dans ces quatre domaines, des abus innombrables. On ne pense plus au pays. Chacun se remplit les poches le plus possible. Mais rien ne se fait pour le bien de l’ensemble. Tout le monde s’en plaint, mais personne ne fait rien. J’ai entendu de hauts responsables de notre pays se lamenter sur le fait que les enfants regardent n’importe quoi à la télévision. Ce n’était pas ainsi quand ils étaient enfants, disent-ils. Je leur réponds que si on ne voyait pas de mauvaises images « en leur temps », c’est parce que les responsables politiques d’alors avaient pris des décisions à ce sujet. Il ne tient donc qu’à eux de prendre des décisions pour que les choses changent. Si le Gouvernement dont la tâche est de prendre des décisions passe son temps à se lamenter, qui va alors décider ? Chacun croit faire la politique, comme on dit. On fait des réunions dans les quartiers, on distribue de l’argent pour se faire bien voir en vue des prochaines élections. On ne pense pas au travail à réaliser, mais aux élections. Chacun est déjà en train de confectionner ses listes pour 2011. Mais la « Baie des cochons » est toujours là. De moins en moins d’enfants vont à l’école par manque de moyens financiers. Dans les hôpitaux on soigne peu ou mal, alors que nous avons des médecins compétents. On ne prend aucun problème à bras le corps comme on dit pour le résoudre durablement. Toujours la fuite en avant. On continue à faire la politique, mais pour qui ? Et pour quoi ?

Nous avons connu, pendant la colonisation, un système politique multipartiste. Il marchait bien, parce que la puissance coloniale veillait pour maintenir l’ordre et la paix. Nous étions donc sous surveillance. Toutes les élections se passaient bien dans le calme et la sérénité, dans la transparence, sans violence. Puis l’indépendance est venue dans les conditions que nous savons. Et à partir de 1963 ont commencé les tensions qui ont entraîné le coup d’Etat de 1964 dont on connaît mal les dessous. Je sais un certain nombre de choses que je tiens d’Omar Bongo Ondimba. Léon Mba n’aura dirigé vraiment le Gabon qu’entre 1960 et 1963. A partir de 1965, il était malade et se battait contre la maladie qui le rongeait et contre ses frères fang. Il est mort sans avoir pu mener jusqu’au bout un seul de ses grands projets.

Albert-Bernard Omar Bongo Ondimba lui succéda. Il analysa la situation et arriva à la conclusion qu’il fallait dissoudre tous les partis. Ce qu’il fit et il en créa un, le Parti Démocratique Gabonais (PDG), en 1968. Il mit en place le système du monopartisme, pensant en finir définitivement avec les tensions. Ce système a duré vingt trois ans et a montré aussi ses limites, avec tous les abus que tout le monde a dénoncés : le tribalisme, le népotisme, l’occupation des postes dits juteux réservés seulement à un groupe, les détournements des fonds publics, les violations des droits de l’homme, les crimes impunis, etc. etc.

C’est ainsi qu’on est revenu au multipartisme en 1990, dans le désordre, de mon point de vue. Nous sommes sortis de la Conférence Nationale sans un consensus prospectif et durable. On a écrit des textes fondés non pas sur la réalité de notre vie, mais sur des vœux basés sur des choses extérieures. Nous vivons ce multipartisme depuis une vingtaine d’années. Nous nous rendons compte de ses limites aussi. Nous y retrouvons ce que nous avons reproché au monopartisme, parfois même en pire. Nous continuons à nous poser la question de savoir ce qui nous permettrait de nous en sortir. Nous avons l’impression d’avoir tout essayé. On ne sait plus quoi faire. Allons voir chez les autres. Allons à Athènes dont, dit-on, serait partie la démocratie.

Reportons-nous au VIè siècle av JC, plus exactement en 508, année où Clisthène, père de la démocratie grecque, lança sa réforme. Il a introduit, dan la gestion politique d’Athènes, la discussion et la libre expression dans un cadre, appelé « dème » que l’on a traduit improprement « peuple » ; en fait, c’est une circonscription administrative minimale à partir de laquelle commençaient les discussions libres. Tout le monde pouvait y participer. Chacun s’exprimait librement, même les métèques (de meteikos = étranger dégrossi, contrairement au barbaros = paysan, non dégrossi). Le métèque était un étranger domicilié à Athènes. Lorsqu’une guerre prolongée, une colonie ou tout autre événement avait diminué le nombre des citoyens, c’était dans les rangs des métèques qu’on choisissait des individus pour remplir le vide.

L’objectif de Clisthène n’était ni de construire l’unité nationale, ni de promouvoir les droits de l’homme, mais de gagner les guerres. Il avait, en effet, constaté qu’Athènes perdait les guerres contre ses ennemis, surtout celles contre Sparte, parce que le bas peuple, pliant sous le poids des inégalités sociales, n’y était pas impliqué et, de ce fait, ne s’intéressait pas à ce qui se passait, contrairement à leurs ennemis qui combattaient tous pour la patrie. Il avait besoin d’une organisation des citoyens en plusieurs instances dont celle de base était le dème (dêmos), circonscription administrative. L’exercice du pouvoir commençait par la liberté d’expression à l’intérieur du dème (dêmos = dême, cratos = commandement). Le principe de la même loi (isonomie) pour tous a fait prendre conscience à chacun qu’il était important et que son avis était nécessaire pour la marche de la cité. Dès lors tous pouvaient se mobiliser pour défendre Athènes, le cas échéant.

Cette réforme de Clisthène fut méritoire, mais on peut se demander si les mentalités avaient vraiment changé, puisque 109 ans exactement plus tard, Socrate, le philosophe, a été condamné en 399 av JC, parce qu’il initiait ses interlocuteurs à la réflexion et à la liberté d’expression. Chose étonnante, aucune voix ne s’était élevée pour le défendre. Cela veut dire qu’à cette époque, Athènes n’était pas bien avancée dans la gestion politique des hommes et des idées. En effet, les deux raisons de la condamnation de Socrate étaient ridicules. Reportons-nous à « L’Apologie de Socrate ». La première : « Socrate est coupable de travailler témérairement à scruter les choses qui sont sous la terre comme celles qui sont dans le ciel, à faire de la cause la plus faible la cause la plus forte et d’enseigner à d’autres d’en faire autant ». Socrate voulait éduquer son peuple, mais les chefs politiques ne le voulaient pas. Un pouvoir intolérant qui voulait maintenir ses citoyens dans l’ignorance. Il ne peut donc pas être regardé comme un modèle pour l’humanité. Socrate n’a pas d’avocat, car tous sont contre lui ; il répond lui-même à cette accusation et affirme qu’il ne se fait pas payer comme les Sophistes. « Non, voyez-vous, dit-il, ces griefs ne tiennent pas debout ! Pas davantage, en vérité, n’avez-vous entendu dire à personne que j’entreprenne de faire l’éducation des gens et que j’exige de l’argent pour cela : voilà encore qui n’est pas exact ».

La deuxième accusation contre Socrate a deux volets : corrompre la jeunesse et ne pas croire aux Dieux de l’Etat. Socrate y répond : « C’est spontanément que s’attache à moi la jeunesse, celle qui a le plus de loisirs, celle des familles les plus riches, heureuse d’entendre soumettre des gens à un examen, m’imitant maintes fois et s’essayant, par la suite, à examiner d’autres gens ». A l’accusation de ne pas croire aux Dieux de l’Etat, il réplique : «… mon adversaire, pour moi, c’est évident, se contredit lui-même dans sa plainte, qui équivaut à dire « Socrate est coupable de ne pas croire aux Dieux, tout en croyant cependant aux Dieux ! Or c’est bien là le fait de quelqu’un qui s’amuse ». Socrate termine ainsi son plaidoyer : « Oui, Athéniens, je crois en eux (Dieux) comme ne fait aucun de mes accusateurs, et je m’en remets à vous, ainsi qu’au Dieu, de prendre à mon sujet la décision qui devra être la meilleure pour moi comme pour vous ».

La condamnation de Socrate montre que la société d’Athènes est injuste, corrompue et intolérante. Ses responsables sont des incompétents. Mélètos, défenseurs des poètes, Anytos, des hommes de métiers et des politiques, Lycon, des orateurs sont incapables de tenir un discours cohérent. Les trois montrent à quel point la société athénienne est ignorante, on dirait plus exactement « nesciente ». C’est ainsi que vexés d’être mis à nu par Socrate, ils voulaient en finir avec lui. La meilleure décision pour eux fut effectivement celle de la mise à mort du gêneur.

Les Athéniens ne voulaient pas reconnaître les vrais sages parmi eux. Un autre cas, avant Socrate, celui de Chérépon, un ami du peuple et qui, à cause de ses idées, a connu l’exil. En tout cas, à la lecture d’ »Apologie de Socrate », nous voyons qu’Athènes a une réputation surfaite. Le père de la maïeutique s’exclame : « O le meilleur des hommes, toi qui es Athéniens, un citoyen de la ville la plus considérable, de celle qui, pour le savoir et la puissance, a le plus beau renom, tu n’as pas honte d’avoir le souci de posséder la plus grande fortune possible, et la réputation, et les honneurs, tandis que de la pensée, de la vérité, de l’amélioration de ton âme, tu ne te soucies point et n’y penses même pas ! »

Le jugement est clair. Nous ne pouvons pas trouver dans la démocratie athénienne un système politique qui nous convienne. Le système de la majorité est le principe de l’injustice et de la guerre. La vérité n’est pas synonyme du nombre. Un petit groupe peut avoir raison d’un grand groupe parce qu’il détient la vérité. C’est avec celle-ci qu’on bâtit la paix et l’unité.

Allons voir à Rome. Peut-être pourrons-nous trouver quelques éléments pour notre système politique au Gabon. Le système de Rome ne nous avance pas beaucoup non plus. Nous y trouvons malheureusement les mêmes tares qu’à Athènes.

Nous pouvons avoir une idée précise du fonctionnement du système de Rome dans la condamnation, au premier siècle de notre ère, de Jésus de Nazareth. Rappelons d’abord qu’à cette époque, la Palestine était une colonie romaine. Ceux qui y exerçaient le pouvoir politique étaient des Romains. Le gouverneur en place était Pilate. Le pouvoir religieux était exercé par un grand prêtre qui s’appelait Caïphe. Contrairement à ses habitudes, dans ses colonies, Rome avait laissé aux Juifs la liberté de leur culte, mais, en contre partie, le pouvoir politique avait un droit de regard sur tout ce qui se décidait dans le domaine religieux. Notamment, les Juifs ne pouvaient pas condamner à mort quelqu’un des leurs sans en référer au pouvoir politique. En tout cas, il en était ainsi de la condamnation à mort. C’est ainsi qu’à Pilate qui leur dit, dans l’évangile de Jean : « Prenez-le et jugez-le vous-mêmes suivant votre loi », les juifs répondent « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18,31).

La condamnation à mort de Jésus est décidée d’abord par le pouvoir religieux : « Alors les grands prêtres et les anciens du peuple se réunirent dans le palais du Grand Prêtre, qui s’appelait Caïphe. Ils tombèrent d’accord pour arrêter Jésus par ruse et le tuer » (Mt 26, 3-4). Quelles sont les raisons de condamnation. On donne une raison politique pour émouvoir l’autorité coloniale –« Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation : il empêche de payer le tribut à César » et une raison religieuse, celle qui mérite la mort selon la loi juive, pour se donner bonne conscience « et (il) se dit Messie, roi » (Lc 23, 2-5). Il ne s’agit là que des prétextes. Pilate, l’autorité coloniale affirme bien « Je ne trouve rien qui mérite condamnation en cet homme » (Lc 23, 4) Sa femme lui a même demandé de ne pas se mêler de cette histoire : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste ! Car aujourd’hui j’ai été tourmentée en rêve à cause de lui » (Mt 27, 19). La vraie raison est, comme dans le cas de Socrate, est la jalousie « Car il (Pilate) savait qu’il l’avait livré par jalousie. »(Mt 27, 18).

Comme on peut le constater, Jésus de Nazareth a été condamné à mort par le pouvoir politique et le pouvoir religieux par jalousie. Nous savons que l’on n’a rien trouvé de sérieux ni solide du côté du pouvoir religieux pour condamner Jésus. On a cherché de faux témoins qui ne pouvaient pas convaincre. Le grand Prêtre a fait sa comédie en se déchirant les vêtements. Le pouvoir politique est encore plus coupable, car il savait qu’il n’y avait pas de raison de condamner Jésus ; il aurait donc pu le faire libérer selon la loi romaine qui disait que les juifs ne pouvaient pas condamner quelqu’un à mort sans en référer à lui. Il a été incompétent. Un pouvoir qui ne sait pas, qui a peur de défendre un faible est un pouvoir corrompu. Effectivement, le pouvoir religieux et le pouvoir politique se tenaient la main ; ils étaient certainement complices : l’un complice passif, Pilate le représentant de Rome, l’autre actif, Caïphe, le Grand Prêtre. Si bien qu’on peut dire que les deux pouvoirs politique et religieux sont également responsables de la condamnation à mort de Jésus.

Ni à Athènes, ni à Jérusalem, sous la domination de Rome, aucune voix ne s’est élevée pour clamer l’innocence de Socrate et de Jésus pour réclamer qu’on les libère. Les femmes ont pleuré de compassion sur Jésus, mais n’ont pas eu le courage de demander la libération d’un innocent.

Alors où trouver alors un modèle de système politique. On aurait tendance à s’exclamer comme le psalmiste : « Je lève les yeux vers les montagnes : d’où le secours me viendra-t-il ? » (Ps 121, 1).

Non, il ne sert à rien de regarder vers le ciel. Restons sur terre. Notre solution est sur terre et, en particulier, au Gabon, entre nos mains, dans nos cultures. Ici, les partis politiques ne nous sont d’aucun secours. Ils nous ont poussés à abandonner nos valeurs pour faire de ce que nous sommes aujourd’hui : des déracinés sur notre propre territoire, des égoïstes, des sacrificateurs des êtres humains pour avoir des places. Leur création, en 1990, nous a fait faire un bond en arrière. Nous n’avons pas compris que les partis politiques, dans leur forme actuelle, dans le monde, ont été créés pour les peuples qui n’avaient pas d’unités sociales de base organisées. Ils les ont créés pour remédier à ce manque. Il n’en est pas ainsi pour nous. Nous avons, nous nos communautés culturelles, comme unités sociales de base, à partir desquelles nous pouvons concevoir notre système politique adapté à nos mentalités. Elles ont chacune une langue, c’est-à-dire une bibliothèque dont les livres nous informent sur tous les domaines de la vie et sur la gestion d’un groupement humain. Nous avons nos valeurs de référence propres qui rejoignent en bien des points celles des autres peuples non seulement de l’Afrique, mais également du monde.

Nos communautés fonctionnaient sous le mode collégial dont le principe était la participation de tous à la discussion, chacun donnant son point de vue en toute liberté. On recueillait toutes les opinions et puis on allait à l’ « essok » ou le « nzimba » pour en faire une synthèse que tout le monde acceptait. C’est à partir de là que la décision finale se prenait et on passait à l’action. Le collégialisme part de la liberté d’expression de tous pour arriver à des solutions durables. Dans le système collégial, il n’y a pas de porte-parole, le porte-parole (député) déforme souvent la pensée qu’il rapporte, soit consciemment, soit inconsciemment. On préfère que chacun s’exprime soit par la communication linguistique soit par des gestes. L’erreur ou le mensonge, pensait-t-on, ne peuvaient pas permettre de prendre de bonnes décisions. La seule bonne décision est le consensus. Toute autre espèce de décision ne peut qu’à la longue engendrer la violence dans une communauté.

Ainsi le principe Majorité-Opposition, dans ce cadre, va-t-il contre le bon sens. Ce principe est basé non pas sur la vérité, mais sur la raison du plus fort. L’on sait que ceux qui sont plus forts ont toujours tendance à dominer les autres au lieu de les convaincre. L’autorité d’un chef vient de sa parole et non pas de ses richesses ni de sa force. La force du chef, c’est la raison, c’est la conformité aux valeurs sociales. Celui qui veut devenir riche ne doit pas commander, car il aura tôt ou tard envie de corrompre les gens. On admet des divergences de vue, mais pas d’antagonisme. Une société qui garde, en permanence, en son sein, des forces antagonistes va à sa mort. Ne dit-on pas que « Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine; aucune ville, aucune famille, divisée contre elle-même, ne se maintiendra pas » ? (Mt 12, 25).

Je voudrais te citer deux anecdotes qui sont révélatrices d’un esprit négatif. La première concerne François Mitterrand. En effet, deux jours après l’élection de ce dernier comme Président de la République française, le 20 mai 1981, je ramassais au quartier latin, exactement au carrefour de la rue Gay-Lussac, un tract qui disait déjà : « Mitterrand, deux jours, ça suffit, dehors ! ». Un autre fait concerne Jacques Chirac, élu à son deuxième mandat à 80%, avec beaucoup de voix socialistes qui se sont portées sur lui, il est vrai, par peur du Front National. Dès la nuit de son élection, on s’opposait déjà à lui. Mais si ce Monsieur a été élu avec un programme, pourquoi l’opposition se levait-elle dès la première semaine pour contrecarrer une action qui n’était pas encore commencée ? Esprit français, dira-t-on, mais il y a quand même un problème. On a élu quelqu’un à 80%, et puis on l’empêche de commencer le travail ! Cela paraît contraire à une dynamique de changement positif.

Si le système athénien avait été un système de réconciliation d’une communauté, d’instauration de paix, dans un village, il n’y a pas de doute que nos ancêtres l’auraient adopté depuis des siècles. Notre pays, estimons-nous, ne pourra s’engager dans un processus de développement durable qu’après l’adoption et l’organisation d’un système collégial, conformément à la philosophie de nos communautés culturelles. Le système collégial de nos ancêtres est le résultat d’une évolution de plusieurs siècles. On est passé par des étapes d’antagonismes, de guerres claniques certainement, avec l’objectif de trouver un système efficace pour maintenir les clans et leurs membres dans la paix. C’est à travers cette volonté qu’on a hiérarchisé la société afin d’éviter d’avance des conflits de compétences ou de pouvoirs. C’est ainsi que l’aîné était toujours le chef du cadet, le père toujours chef du fils, le mari toujours chef de sa femme. Même le partage d’un gibier était prévu : on savait la partie que devait prendre celui qui a tué l’animal, celle de celui qui l’a porté de la forêt au village. Au village, selon la hiérarchie, chacun savait d’office la partie de l’animal qui lui revenait de droit. Tout était prévu pour éviter tout conflit. Chacun restait à sa place et ne voulait prendre la place d’un autre. Il a fallu des évolutions pour arriver à cette stabilité.

Notre tâche aujourd’hui est d’inventorier et de nous réapproprier tous les acquis sociaux, politiques, économiques et culturels de nos ancêtres que, de plus en plus, nous devons valoriser. Cette valorisation passe par leur reconnaissance, traduite par un statut juridique. C’est indispensable, car nos communautés culturelles vivent dans l’illégalité parce qu’elles ne sont pas reconnues par nos lois. Elles n’ont pas droit à la parole en tant que telles, mais elles sont injustement concurrencées par nos partis politiques aussi éphémères qu’artificiels. Nos communautés culturelles, nos vrais terroirs, sont folklorisées. On utilise de temps en temps nos langues pour faire passer des messages d’intérêt commun puis on les laisse à leur place d’enfant pauvre.

Pour faire émerger notre système collégial moderne, il faut partir de notre diversité culturelle. Chaque communauté culturelle doit être considérée comme une unité administrative à partir de laquelle nous allons bâtir notre système politique. Il est nécessaire pour cela de donner corps à chaque communauté culturelle, lors d’un congrès. Au cours de ce congrès, chacune doit rédiger son cahier de charges ou cahier de doléances. Ensuite tous les cahiers seront remis au pouvoir central qui va, à partir d’eux, confectionner un programme de gouvernement. Il est entendu que chaque problème qui se pose au pays sera d’abord débattu au niveau des unités administratives. Le mode de décision, naturellement, est le consensus. Les conclusions sont envoyées ensuite au pouvoir central pour des décisions. On verra ainsi que la diversité culturelle n’est pas une tare, ni une source d’antagonisme, mais une richesse pour le développement du pays. Notre diversité est basée sur la nature, faite de plusieurs éléments, de plusieurs ensembles qu’elle sait utiliser pour créer un équilibre entre les différences. L’unité se fait par la rencontre de plusieurs différences qui décident de rassembler leurs efforts dans le but d’atteindre des objectifs communs. L’unité est ainsi le lieu de la réconciliation et de la paix. Nous devons réfléchir pour que nos différences culturelles soient les éléments d’un système politique adapté à nos cultures et capable de nous faire décoller économiquement.

Une objection peut être faite en disant que les communautés culturelles n’habitent pas la même province. Certes, on choisira chaque fois un lieu du rassemblement où devront se rencontrer les délégués de la diaspora de chaque communauté. Les fang l’ont fait à Mitzic en 1947. On peut encore le faire aujourd’hui.

C’est dans cette optique je me suis engagé en politique, car je ne suis pas un professionnel de la politique. J’y suis venu tout à fait accidentellement. Voici comment.

En 1981, j’étais en train de terminer mes études, à Paris. La nouvelle nous est arrivée qu’on avait fait arrêter des notables, le 1er décembre 1981, parce qu’ils avaient réclamé, à l’occasion d’une manifestation pacifique, la démocratisation de la vie politique dans notre pays.

Pour divulguer cette information, la déontologie journalistique voulait qu’on ait un informateur qui se porte garant de sa véracité. C’est ainsi que des journalistes de l’AFP s’étaient mis à la recherche de quelqu’un, garant de la véracité de l’information. Ils sont allés dans les milieux gabonais de Paris et n’ont trouvé personne. Tous, opposants soi-disant clandestins et personnalités politiques gabonaises leur répondaient invariablement « On ne connaît pas ». C’est ainsi qu’est venue à moi, Mme Marie Joanidis, journaliste à l’Afp, pour m’interroger à ce sujet. Je lui répondis que j’étais effectivement informé des arrestations effectuées à Libreville et que j’étais en mesure de lui donner les noms de certains qui avaient été arrêtés. Je pouvais les lui donner le lendemain. A partir de ce moment-là, tout le monde venait vers moi pour avoir des nouvelles des condamnés du Gabon. C’est ainsi que j’ai pris, malgré moi, la tête des défenseurs des droits de l’homme. Mais j’avais juré que si on arrêtait un prêtre gabonais ou étranger, je me déciderais officiellement à prendre la parole. C’est ainsi qu’à la nouvelle de l’arrestation de l’Abbé Noël Ngwa Nguema, alors Directeur du Collège Bessieux, le 5 octobre 1982, je commençai à tenir un discours politique. Je donnai une interview au Journal « La Croix », interrogé par Mme Julia Ficatier.

Je suspends, ici, cette conversation. Si tu veux que je continue à te raconter mon parcours, fais-le-moi savoir. En tout cas, depuis cette date, j’ai eu des entretiens avec nombre de gabonais et avec beaucoup d’autres amis et ennemis. J’ai pris des notes à chacun de ces entretiens, depuis ce temps-là, jusqu’aujourd’hui.

Fait à Libreville, le 17 Septembre 2010.

Paul MBA-ABESSOLE.

2 votes. Moyenne 4.00 sur 5.

Les commentaires sont clôturés

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×